par Franck Michel -
Anthropologue, www.deroutes.com
Sens ou indécence du voyage ? Avouons que notre époque hyperactive est à la bougeotte, il est vrai aussi pas toujours du meilleur
goût. Et puis, en ce temps écologique plus ou moins respirable, où militants et savants entrent dans l'arène politique sous l'oeil des médias, où pour durer il importe avant tout d'apparaître
durable, une nouvelle ère du tourisme est en gestation. De l'air frais en quelque sorte pour une industrie du voyage ou la durabilité ne se percevait jusqu'à ce jour que dans les stratégies
marketing. A voir si cela va réellement changer... Il reste que le
développement durable peut nuire autant que servir aux populations locales, investies et/ou envahies par les tourismes contemporains. Le voyage irresponsable s'inscrit parfois dans les pas du
voyage responsable, sanglot de l'homme blanc et culpabilité occidentale obligent... En effet, quelle est donc la légitimité du développement durable ? Nouveau moralisme des temps modernes où l'homme n'est plus qu'un loup pour
(l'autre) homme. Ne parlons même pas de la femme... Le tourisme durable, appendice du développement durable version Rio 1992, est d'abord l'affaire des Occidentaux qui se soucient de leurs
affaires dans le monde. De leurs vacances, fruits de leurs congés payés, aussi. Alors, le temps est venu où il faut protéger, sauvegarder, authentifier,
labelliser, terroiriser, adapter et adopter... Le développement du territoire sent la nostalgie et résonne avec le « terroir caisse ». Se sauver avec le prétexte confortable de sauver les autres: se
promener quelque part entre les Arches de Noé et de Zoé. C'est un peu aussi comme si l'Occident orphelin de destin ne retenait aujourd'hui que la partie sombre de l'héritage rousseauiste,
pourtant autrement intéressant : vénérer
la nature sans forcément la respecter, privilégier l'authenticité plutôt que le mieux-vivre, conserver le décor mais fuir la réalité... L'avenir nous fait peur, alors il est plus confortable de
s'en remettre au passé fut-il peu glorieux... On peut également ré-authentifier l'histoire et enjoliver ce satané passé qui ne passe pas toujours très bien... L'ancien ça paie, il suffit de voir
comment les touristes se pressent au portillon des traces de l'histoire. La pauvreté aussi ça paie! Voyez le succès touristique des destinations où les autochtones n'aspirent plus qu'à fuir un
pays honni qui n'a plus que son exotisme de pacotille à vendre aux étrangers de passage... L'ancienneté et la pauvreté conjugent un côté « sexy » et typique qui comblent de plaisir des
touristes aisés mais blasés venus dans ces contrées pour se souvenir qu'ils étaient riches, et constater que la planète ne tourne pas très rond et que l'air des voyages peut même être malsain.
Ils s'accommodent bien de la misère du monde qui rassure au moins autant qu'elle malmène. Mais c'est ainsi lorsque démunis et nantis se côtoient sur une plage, les premiers s'usent là où les
seconds abusent : sorte
de radioscopie du désordre du monde où la famine alimente l'obésité... Dans ce contexte d'inégalités entretenues, le développement du tourisme durable s'avère plus souvent comme un frein
particulièrement durable au développement des peuples et pays locaux. Le changement ne viendra pas d'une évolution externe (économique) mais d'une révolution interne (politique), autrement dit le
Sud n'aura que le Sud pour espérer survivre dans la tempête de la mondialisation. « L'aide au développement » risque de n'être qu'une énième farce, trappe ou attrape dans laquelle les
autochtones auront tout le loisir de méditer sur ces deux termes, « aide » et « développement », dont l'Occident s'est rendu « maître en communication »... depuis
plusieurs siècles déjà. Maîtres et esclaves autrefois, visiteurs argentés et visités désargentés de nos jours, le verdict est toujours identique, la césure qui empêche la rencontre subsiste: les
maux humains restent et seuls changent les mots courants.
L'ère du nouveau touriste mondialisé a pourtant bien sonné! Certes, le développement du tourisme international suit les convulsions du
monde, ses changements culturels, sa libéralisation économique et ses tremblements géopolitiques. Après le glas du salarié flexible et de l’immigré jetable, celui du voyageur moderne aurait-il
sonné ? Déjà mondialisé, et donc par essence délocalisé, le touriste-voyageur est un nomade du loisir qui s’ignore et qui, trop souvent – enfant gâté du Nord –, ne connaît pas la chance
qu’il a : celle de vaquer librement, tout au moins pendant son temps (encore) libre…
De nos jours, ce qui a vraiment changé dans la vie du voyageur « moderne » se résume en cinq « biens »… aux vertus
parfois bien discutables : Carte bleue, téléphone portable, internet, révolution des transports, appareil photo ! Ces biens qui font parfois tant de mal n’en ont pas moins bouleversé la
planète nomade et l’univers des mobilités internationales. Dans une société de plus en plus schizophrène, ces biens sont avant tout des plaies qui plaisent à nos contemporains qui s’y
complaisent. Des plaies aussi qui ne pansent ni ne pensent. Ainsi muni de ces faits et biens qui le rassurent, le voyageur actuel peut-il courageusement braver l’épreuve du voyage comme pour en
rapporter autant de preuves matérielles et artificielles. Mais de quel voyage s’agit-il encore ? Le touriste est de plus en plus à l’image du voyageur et réciproquement. La fiction paraît –
à défaut d’être – plus réelle que la réalité. De plus en plus de voyagistes optent pour des voyages « à la carte » qui ressemble aux voyages individuels sans jamais en être
véritablement ! Ils vendent et revendent également des circuits de plus en plus marqués, serait-ce de manière factice, par le sceau galvaudé de l’authenticité : modelée en fonction de
la demande, fabriquée selon les besoins spécifiques, cette authenticité répond au besoin de fuir (souvent pour mieux se retrouver ou empêcher de se perdre) des clients, qui dans la vie
quotidienne sont de plus en plus désorientés… Le tourisme marchand l’a bien compris et il surfe avec stratégie sur le désarroi de nos semblables : bref, il importe désormais de vendre du
rêve d’autant plus que la réalité n’est pas belle à voir ! Mais la réalité du monde n’est pas un show ou une fiction, elle n’est que ce que les êtres humains décident d’en faire…
Si le voyage peut rimer avec rencontre, c’est à nous tous de promouvoir cette dernière, ensemble, en bonne harmonie partagée, et sans trop de fausses notes… Le voyage possède un formidable atout
qu'il nous faut promouvoir sans cesse: celui de nous rappeler qu'à travers les pas en direction de l'autre et de l'ailleurs, et en dépit des pressions de toute sorte, il ne nous est pas (encore)
interdit de rêver... Au moment où tout le monde tente d'en finir de « fêter » l’anniversaire de « 68 », le voyage est devenu moins artificiel et nous rapproche plus de
nous-mêmes que de Goa ou de Katmandou. Même si pour aller au bout de soi, il faut parfois – toujours et encore – aller au bout du monde…*
Retrouvez Frank Michel, le lundi 6 Octobre à 20h30
Salle Edmond Vigne, FONTAINE, 38600
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